Festival 7.8.9. : « Vision Utopique »

de Bernadette Plagemime

Le Festival 7.8.9. poursuit son chemin avec une pièce minimaliste qui reprend un fameux conte d’un des plus célèbres auteurs Russes. Pour quatre représentations, la petite salle accueille : « Le rêve d’un drôle d’homme » de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski. Malgré la densité du texte et l’aspect narratif de celui-ci, le jeu d’acteur occupe une place centrale dans cette mise en scène à la fois épurée et pleine de trouvailles scéniques.

Ce texte très écrit porteur d’une dimension dramatique et théâtrale trouve en effet sa voie sur le plateau grâce à l’éloquence et l’expressivité des comédiens. Celui-ci est dit parfois avec une frénésie de la parole comme si le temps du narrateur était compté puisqu’il est aussi question de suicide. D’un autre côté cette approche du texte est également une manière de faire refléter l’âme du personnage principal, O combien Russe, de par son mysticisme qui se révèle à la suite des événements.

Ce conte qui se dit s’incarne aussi à travers les corps des comédiens. Ces derniers, une femme et un homme, se transcendent pour devenir des tableaux vivants rappelant parfois le cinéma muet tant leurs corps sont investis par les intentions visuelles du texte. Ainsi les personnages issus de la narration du conte deviennent de véritables personnages de théâtre.

Dans cette représentation, le choix de costumes et d’éclairage rappelle aussi l’esthétique du film noir. Mais la manière de traiter le sujet par une gestuelle précise et par une diction entraînante va vers une énergie type de la science-fiction. Cette mise en scène modernisante d’un texte publié en 1876 se situe dans un univers das années soixante. Rien d’étonnant puisque cette décennie est celle de la conquête spatial s’alliant au côté visionnaire du texte qui évoque même un voyage sur Mars et Saturne et l’idée de voir la terre à partir de ces deux planètes. Cela se complète avec le choix d’un accessoire crucial : une machine à écrire de cette même époque. Cet objet donne vie au texte au tout début du spectacle. Puis il donne aux personnages l’occasion d’un jeu scénique fort intéressant.

L’approche envers le personnage principal qu’est un Saint-Pétersbourgeois à celle de la petite fille rencontrée fortuitement et la métamorphose de cette dernière en plusieurs personnages de la narration, rappelle aussi un roman célèbre du même auteur : « Le Double ». Dans cette mise en scène, l’homme reste fidèle à lui-même tout en évoluant et en incarnant le même rôle jusqu’au bout tandis que la femme joue plusieurs rôles. Ainsi la comédienne se transforme de temps à autre en son double en prenant l’aspect de son reflet dans un miroir. De cette manière, elle rend visible sa conscience. Se retrouver face à lui-même, le conduit à un questionnement sur lui-même et sur le monde qui l’entoure.

Effectivement le fait d’enter en contacte avec ces différents rôles féminins lui fait évoluer et trouver sa conscience. Il s’avère que sa véritable personne n’est pas que drôle comme il l’avait déclamé au tout début du spectacle. A travers le spectacle, le public découvre également sa profondeur et sa passion pour la vie en avançant une vision utopique du monde qui n’est fait que renouer avec les origines ou plus précisément la source originelle. C’est la manifestation de son rêve qui le révèle aux spectateurs, donnant une dimension mystique au spectacle.

Au levé du rideau, la comédienne se trouve assise derrière la machine à écrire tapant au rythme de ses propres paroles et par la suite au rythme des paroles du personnage principal comme si le débit de la parole et son sens s’inscrivaient au même temps de manière synchronisée sur la feuille blanche. A l’autre extrême de cet espace, le comédien fait entendre sa voix produisant un effet de surprise. Et, il entre par le fond de salle par le haut des marches se tenant parmi le public. Il tient dans ses mains une lampe de poche qui éclaire son visage. Cette astuce scénique produit l’effet d’un éclairage proche à celui de l’expressionnisme du cinéma muet du fait qu’il fait ressortir les traits du visage donnant quasiment l’impression d’un visage peint en blanc. Pour cette entrée en matière , il s’agit d’un grand moment de théâtre. Sous la forme d’une tirade, le personnage fait part de son aliénation dès son enfance, à cause de son penchant pour la drôlerie. A l’âge adulte, cet isolement l’amènera à contempler l’idée du suicide jusqu’à une rencontre inhabituelle.

Après cette rencontre fortuite dans la rue avec la petite fille qui cri « Manan », il ne comprends pas rétrospectivement pourquoi il n’a pas répondu à cet appel à l’aide. Cette situation finit par le hanter, le poussant à une réflexion profonde d’ordre psychologique et philosophique. Cet état de penser qui interroge aussi le spirituel, l’épuise au point de s’endormir sur le clavier de la machine à écrire et ce malgré le festoiement du Capitaine et des ses convives se trouvant de l’autre côté de la cloison de son appartement. Un geste hautement symbolique puisque reposer sa tête ainsi produit l’image des mots qui passent du cerveau au clavier et s’inscrivent dans l’imaginaire réelle de la scène.

Un songe d’un certain mysticisme qui s’incarne sur scène, le conduit à retrouver un paradis perdu. Cette épisode pourrait se qualifier d’une expérience de presque mort. D’abord une intense et bienfaisante lumière se fait ressentir. Puis il découvre un peuple doux et chantant qui vit dans la joie et accepte le nouveau venu tel qu’il est sans chercher à l’exclure. Une expérience qui rend possible à ses yeux cette quête utopique d’un monde vivant dans la paix. D’après ce songe, il suffit de le vouloir véritablement pour rendre le monde meilleur. Toujours selon ce conte, cette vision du monde ne cherche pas à s’inscrire dans une religion même si une tonalité chrétienne se fait ressentir.

Un geste final met en scène l’essentiel du texte. Le macrocosme se manifeste à travers le microcosme de la vie terrestre afin que le songe prenne forme dans la réalité de la scène. Et, pousse cette fois-ci l’homme dans les bras de la petite fille qu’il retrouve par hasard. Toutefois il est à croire que le destin s’est manifesté à travers cette étreinte pour peindre une image hautement symbolique du « Songe d’un drôle d’homme ».

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