Dans les labyrinthes de la mémoire

de Clotilde de Bourbon

A Saint-Germain-en-Laye au château des Bourbons, lieu de naissance de Louis XIV,  l’édifice est de nos jours entouré par un jardin du côté de l’aile nord. Il a été érigé non seulement pour offrir au promeneur un espace vert de détente et de rêverie où l’on peut s’aérer en humant le parfum des fleurs mais aussi pour donner une vue imprenable sur le château. En temps ensoleillé, se promener le long des parterres et des allées est fort agréable surtout sur une période qui recouvre la plus belle saison. Durant trois mois, du 1 juillet au 1 octobre, ce domaine accueille en effet une exposition en plein air : « Jardin de mémoires ». Celle-ci a déjà eu lieu dans ce même espace vert, il y a plusieurs années de cela, autour de l’an 2012. Dédiée à la création contemporaine, « Jardin des mémoires » se voue avant tout à préserver la mémoire d’un vécu en relation avec ce jardin. Ainsi l’exposition devient la cartographie intime de ce domaine, territoire des Bourbons !

Lorsque le temps passe dans une vie mouvementée, les événements qui se suivent s’entassent les uns sur les autres. Dans l’espace « vide » du cerveau, ces moments de vie s’empilent tels des dossiers sur un bureau submergé par tant de rapports. Parfois pour retrouver le contenu voulu une quête commence à travers la mémoire en parcourant les passages vers ce passé enfoui ! Un cheminement devenu un labyrinthe cérébral où les issues sont multiples mais scellées pour la plupart, avant de parvenir au point crucial logé dans les profondeurs de la mémoire.

Stimuler par ce contacte d’ordre magnétique, grâce à l’éveil des sens et au flux d’énergies cosmiques, les bribes remontent à la surface tels des particules au fond d’un étang, retrouvant une certaine légèreté grâce à la vie qui s’empare d’elles. Sur la surface d’eau des cryptes se dessinent en forme d’insignes chargés de sens. Ce qui en résulte, les souvenirs enfouis dans le cerveau remontent à la surface pour construire des morceaux, des bouts de mémoires, avant de rassembler les différentes pièces du puzzle pour enfin dévoiler l’image mémorielle. Transcender celle-ci en la projetant hors de soi afin qu’elle prenne forme concrètement en la rendant visuelle et sonore : est-ce l’essence des installations intégrées à ce « Jardins de mémoires » ?

Souvent, avec l’écart qui se fait entre passé et présent : la mémoire devient poète. Celle-ci peut percevoir les choses comme dans un enchantement surtout lorsqu’il s’agit d’un lieu aussi agréable. Pour retrouver les espaces de ce vécu intime, cela prend allure d’une chasse au trésor allant du froid au chaud avant de trouver les points brulants. Dans cette quête du passé, qui serait devenu présent, grâce à la création des œuvres artistiques présentées lors de l’exposition, le domaine à son tour devient un immense labyrinthe à parcourir à la recherche des points mémoriels.

Dans le cadre du « Jardin de mémoires » ces endroits précis se repèrent dans l’espace en exigeant de la part du promeneur un regard attentif. A savoir que les œuvres n’ont pas pour fonction d’impressionner esthétiquement comme cela peut se faire traditionnellement dans l’art classique. La démarche est autre, reposant plutôt sur une vision conceptuelle. Dans ce cas précis la manifestation de celle-ci, se découvre dans la plupart des cas de manière sécrète puisqu’elle s’intègre discrètement au jardin. Si le visiteur entre par la Grille du Château pour se promenade quotidienne, il n’est même pas sure qu’il s’aperçoit du changement opéré dans ce jardin qu’il connait si bien. Pour s’en apercevoir cela demande une certaine écoute. Ce qui en résulte, l’habitué perçoit autrement ce qu’il voit au quotidien sans nécessairement s’en rendre compte.  De manière subtile les œuvres font appel à sa sensibilité en réveillant ses sens, en particulier l’écoute visuelle et auditive. Le concept est de voir l’ordinaire se transformer… en faisant surgir d’un passé oublié des souvenirs d’un vécu lié à ce jardin. Comme une toile d’araignée dont le réseau relie l’ensemble des temps : les liens se tissent entre la liane franchissante et les racines approfondissantes de cette végétation si florissante qui a la mémoire de ce lieu.

L’exposition « Jardin de mémoires » regroupe onze œuvres éparpillées à travers le domaine. Deux d’entre elles sont mise en évidence même si cela demande une certaine écoute pour les repérer. En premier lieu, il s’agit de l’installation, placée à l’entrée principale, de Charles-Edouard de Surville intitulée « A la fontaine timbrée » puis « Les ailes », placée à l’autre extrême du jardin.  Deux autres se situent à proximité des deux précédentes mais leur emplacement dans la verdure est plus discrète ce qui  demande un regard encore plus attentif pour les repérer. Se trouvant sur le Grand Parterre, « Métronomic » rassemble des longues tiges noires flexibles au bout orange et ne cesse pas de s’onduler au rythme du vent tel des mobiles alignés et dessinant la forme d’un demi-cercle sur la pelouse. Puis « Musiques coloniales » qui auraient pu aussi s’appeler « Chant des abeilles » se localise au niveau du Rosarium entre la petite et grande terrasse.

Les sept autres sont éparpillées à travers les parties boisées du jardin entre la Grille des Loges et celle de la Dauphine. Par ses nombreux chemins qui s’entrecroisent, cette partie du domaine prend l’allure d’un labyrinthe pour le promeneur qui s’aventure jusqu’à ces coins  plus sombres cachés sous les arbres et les arbustes. Parmi les sept installations, il se trouve « Gramo Rhoeas », « Garden Partita », « Tableau urbain d’une veille pousse », « Mémoire sécrète », « L’effet mère », « L’envol suspendu » puis « D’un monde à l’autre » de Vanessa de Ternay.

De la Grille du château arrivée devant le Grand Parterre, la fontaine se fait entendre différemment. En tendant l’oreille, l’on s’aperçoit que le son des gouttes d’eau si reconnaissables  s’entend autrement suite à l’intrusion  d’éléments extérieurs. Habituellement, l’on entend les gouttes retomber dans l’eau du bassin : un son doux et paisible. Une transformation s’est opérée au niveau du timbre. Ce qui explique l’intitulé de cette installation. Le réceptacle n’est plus l’eau du bassin mais celui de « Mars » : donnant un aspect masculin au son en le rendant plus puissant et métallique, tel un roulement de tambour. Lorsque les gouttes sont réceptionnées par la surface d’une série de tambours avec quelques cymbales installées au centre tout près des jets d’eau les sonorités habituelles sont altérées. Bien entendu le timbre change entre celui du tambour et celle de la cymbale. Avec de telles prémices, l’on est apte à croire que l’entrée royale des Bourbons se fera incessamment sous peu.

Partir à la recherche des sept autres œuvres demande un temps de repérage plus approfondi. D’autant plus qu’elles peuvent se trouver cachés derrière des arbustes ou dans des coins insolites qui  n’attirent pas autant le regard que les points centraux. Dans cette recherche en plein air, l’effet de surprise peut provoquer une émotion forte surtout lorsqu’elle survient en faisant remonter à la surface un fragment de souvenir. Elle devient la mémoire de ce lieu ou plus précisément le point crucial : celui  du vécu intime. Ce qui peut même se trouver, à ciel ouvert,  dans un enclos de fleurs grimpantes aux tonalités pourpres et violettes ou encore dans l’ombre des arbustes, autour d’un tronc d’arbre entrelacé d’un bandage tournoyant et enveloppant sur lequel est inscrit un poème.  La symbolique de l’arbre et des ailes telle des feuilles à multiples couleurs sont récurrents à travers cette partie bien cachée.

Une autre œuvre de Charles Edouard de Surville surprend non par l’incongruité des boiseries à motifs décoratifs et raffinés, mais du fait qu’elles se trouvent en pleine nature et lâchent une musique électronique d’un style proche à celui de John Cage, aux sonorités si éloignées du Baroque. En même temps, les deux éléments en bois, des coffres musicaux proche au style d’un cercueil, s’harmonise malgré tout à ce lieu rien que par leur matière et leur forme. Au milieu des deux souffleurs de son qui appellent le promeneur à tendre l’oreille, se trouve un véritable arbre immense et majestueux dont sa grandeur remonte aux siècles derniers. Cela ne se devine rien que par l’ampleur de son tronc formant la base d’un socle bien solide détenteur de tant de vécu et d’histoires avant qu’il se divise en deux comme si l’unité se répandait des deux côtés afin de désigner cet arbre si ancien de jumeaux. Placés tels des troncs d’arbre avec le jumeau occupant la place centrale,  l’espacement et un sentiment d’équilibre jouent un rôle essentiel pour produire l’effet d’un impact non seulement sonore mais surtout visuel.

Pour découvrir une autre œuvre de ce parcours, il se peut que s’asseoir tout simplement sur un banc isolé, caché derrière des arbustes, crée l’occasion de se trouver auprès d’un papillon porteur d’un poème intitulé : « L’effet mère ».Inscrit en vert sur ses ailes d’un gris métallique reflétant la lumière, ceux-ci servent de support pour ce poème porteur de sens à plusieurs niveaux. Tel un couple des papillons se tiennent tout près l’un de l’autre en sorte que chaque aile devient un feuillet du poème. Le graphisme dont l’encre vert est à peine visible, après environ sept années écoulée, depuis que le poème a été inscrit d’une calligraphie à l’ancienne. Ce qui va avec le style raffiné des vers porteur de sens à plusieurs niveaux. Est-ce bien un certain Maxime Veisseire qu’est l’auteur du poème « L’effet mère » ou est-ce Lamartine ?  D’un premier à bord, ce poème est un hymne à la nature qui recouvre aussi quelques sens cachés, voir énigmatiques !

Par cette exposition, « Jardin de mémoires », cela devient un jeu d’indices servant à préserver la mémoire d’un vécu pour le rendre de nouveau  présent durant ces trois mois de la belle saison. Cette période se voue aussi à  faire perpétuer cette mémoire dans l’esprit des hommes et des femmes afin que jamais elle s’égare.

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